Pourquoi entend-on tellement le mot féminisme ces temps-ci? Vous avez remarqué? Elles sont partout ces féministes. Elles interviennent à la radio, à la télé, dans les journaux. Elles manifestent dans les rues, certaines montrent même leurs seins. Elles créent des newsletters, elles portent des pins’, des t-shirts, elles se montrent, elles s’exhibent. Elles lancent même des blogs. Ca doit être à la mode.

Ce matin la mode m’ennuie et j’ai envie de retourner la question et de vous demander: pourquoi est-ce qu’on entend encore le mot féminisme aujourd’hui?

Il y a quelques mois, j’ai récupéré mes livres favoris chez mes parents et je les ai rapatriés dans la bibliothèque de mon appartement parisien. J’aime bien être près d’eux. Parmi tant de Jane Austen et de Françoise Sagan, j’ai retrouvé mon exemplaire du Deuxième Sexe de Beauvoir. En feuilletant à nouveau le livre j’ai découvert un photomaton/marque page que je n’avais pas très envie de revoir mais surtout, et c’est ce qui nous intéresse, je suis retombée sur cet extrait. Dans la marge j’avais griffoné « Elle écrit ça en 49!!!! »

« Economiquement hommes et femmes constituent presque deux castes; toutes choses égales, les premiers ont des situations plus avantageuses, des salaires plus élevés, plus de chances de réussite que leurs concurrents de fraîche date; ils occupent dans l’industrie, la politique, etc., un beaucoup plus grand nombre de places et ce sont eux qui détiennent les postes les plus importants. »

C’était encore valable quand je l’ai lu en 2009 et ça l’est encore aujourd’hui, presque 70 ans après que ces mots aient été écrits. Pourtant les féministes n’ont pas chômé depuis, oh non. Elles ont mené de nombreux combats, connu de belles victoires, et je connais peu de femmes qui ne soient pas fières ou en tous cas conscientes aujourd’hui de ces victoires là.

Je ne crois pas me tromper en disant que si nous avons aujourd’hui tous ces droits c’est parce que des femmes et des hommes sont allé-e-s au-delà des limites de leur époque et ont bouleversé l’ordre établi. Ces figures emblématiques de la défense du droit des femmes ont sûrement dû naviguer à contre courant, affronter la critique amère de la majorité, croire malgré tout en la légitimité de leur combat. Si, découragées par l’ampleur du combat, décontenancées par la violence des critiques, elles avaient fait marche arrière, nous n’en serions pas là aujourd’hui.

Grâce à elles, la société dans laquelle je vis, aujourd’hui en France, est acceptable pour les femmes de mon entourage. Considérons toutes les choses auxquelles j’ai eu accès bien qu’étant une femme : j’ai un bac +5, j’ai voté aux dernières élections, je peux choisir ma contraception, je peux faire le métier de mon choix et je fréquente qui je souhaite fréquenter. Quand j’y pense, ma mère a eu accès a tout ça aussi. Deux générations de chanceuses.

Mon ironie me trahit, je vais jouer franc jeu: ce n’est pas une chance d’avoir accès à tout ça, c’est le stricte minimum, et je pèse mes mots. Je me sens chanceuse uniquement quand je pense aux générations précédentes et je suis tout à fait consciente du chemin parcouru. Mais je ne vais pas chérir cette pensée toute ma vie, en songeant bien paisiblement aux générations qui elles n’ont pas connu cette chance. On me donne des « privilèges », je les saisis, je m’en empare, j’en fais quelque chose. Je ne reste pas là à les contempler – oh ils sont si jolis. Ce n’est pas en contemplant tranquillement le droit de vote que Simone Veil a obtenu, l’air de rien, la légalisation de l’IVG.

Ne crions pas victoire non plus, rien que pour le stricte minimum, il y a encore du boulot: l’égalité salariale est loin d’être acquise et aucune femme ne dirige une entreprise du cac 40. Et puis ça, ce sont des problèmes qui touchent les femmes françaises autour de moi. Mais ailleurs, ça donne quoi? Si on commençait par un pays bien emblématique, bien puissant comme les Etats-Unis? Est-ce qu’on peut juste penser deux secondes au personnage de Trump avant d’aller plus loin? En fait, je vous laisse vous pencher dessus dans votre coin, il a pas sa place ici. D’ailleurs si Trump ne vous inspire pas, vous pouvez aussi méditer sur l’excision, encore très pratiquée dans certains pays d’Afrique (80% des femmes Egyptiennes sont excisées) et parfois sans anesthésie. Juste pour rappel, l’excision c’est l’ablation du clitoris dans le but de contrôler la sexualité féminine et donc de « maintenir l’ordre » dans la société. Ben oui on voudrait pas que les femmes se procurent du plaisir intempestivement, elles ont autre chose à branler faire. Bon c’est pas très funky l’excision, je vous l’accorde. Vous pouvez aussi rester en Europe et songer qu’en Pologne, l’avortement n’est autorisé qu’en cas de viol, d’inceste ou de malformation grave du foetus. En Pologne!!!! (quatre points d’exclamation nécessaires)
Voilà, on peut poursuivre et se demander si le féminisme est encore d’actualité?

Revenons en France, laissons de côté le droit des femmes (et ma véhémence) et partons du principe que les choses sont en cours (je n’oserais dire « en marche », vous pourriez vous méprendre…) sur ce plan là : on a derrière nous des siècles de sexisme, de patriarcat, de discrimination qui ont laissé une empreinte terrifiante sur la société. La sexualité des femmes, leur rapport à la nudité, à la maternité, à la féminité, à la vieillesse, leur façon d’envisager la vie en général: tout leur est dicté parce qu’elles sont femmes, et non permis en tant qu’individus. Par exemple, en tant que femme c’est bien d’avoir les cheveux longs. Vous pensez que c’est révolu? Pourtant un homme m’a encore très récemment demandé « mais pourquoi t’as les cheveux courts en fait? ». Il était très sérieux, c’était une question légitime pour lui. Je lui ai dit « et toi? »

Je l’aurais bien fait témoigner sur ce blog mais bizarrement, nous ne sommes plus en contact. Si je devais réellement répondre à cette question je dirais : parce que ça me plait. Et ça me plait aussi de mettre une chemise « d’homme » avec du rouge à lèvres, de faire le premier pas en soirée, de porter beaucoup de bijoux, de parler crument, de mettre des baskets fluo, de regarder les hommes dans le métro, de me remaquiller après la pause déjeuner. Tout cela je ne le fais pas en tant que femme, mais en tant que personne, en tant que moi. Je ne veux pas avoir à réfléchir, avoir à me demander si tout cela est féminin ou non. Peut-être bien et peut-être que non. Et alors?

Le féminisme aujourd’hui doit avant-tout libérer. Il est temps de penser les femmes et que les femmes se pensent elles-mêmes dans l’absolu. Ce qu’elles désirent réaliser, qui elles veulent être, elles doivent l’envisager en tant qu’être humain et non en tant qu’être féminin. Si ces désirs coïncident avec ce qui a jusqu’ici été l’apanage des femmes, très bien, si ce n’est pas le cas, très bien. Tout ce qui a trait aux femmes doit être considéré en tant que tel et non « aussi », « également », « de la même façon », « à son tour ».

Je crois, j’espère en tous cas, que le féminisme, celui que je souhaite défendre aujourd’hui, peut faire bouger les lignes précisément à cet endroit. Si Beauvoir décrivait avec justesse cette femme à qui la société assignait le rôle de « l’autre », « l’inessentiel en face de l’essentiel », aujourd’hui nous avons le devoir et le pouvoir d’enfin renverser les choses. Tant de démarches actuelles vont dans ce sens et je suis heureuse d’y participer, de relayer ces discours, de les applaudir. J’espère voir de mes propres yeux le jour où ces discours ne seront plus tus mais applaudis par le plus grand nombre. Car ils ne sont pas vains, ni superflus, et encore moins extrêmes. Ils réclament (parfois avec fureur, mais comment ne pas comprendre cette colère?) que les femmes puissent enfin mener leur vie sans avoir jamais à considérer leur sexe comme un obstacle.

« Le drame de la femme, c’est ce conflit entre la revendication fondamentale de tout sujet qui se pose toujours comme l’essentiel et les exigences d’une situation qui la constitue comme inessentielle. » – Beauvoir, Le Deuxième Sexe

 

3 commentaires sur « Absolument Féministe »

  1. Merci pour ton blog Julia Reine et surtout pour ton féminisme.
    Ce dont tu parle ici est le paradoxe de base du féminisme. A mon avis il est simple à résoudre mais tu ne le fait pas clairement dans ton texte vu que tu conclu dessus via la citation de Simone de Beauvoir.
    C’est le problème de l’idée d’égalité déjà la. Dans le concept d’égalité, on est égales entre femmes et hommes. Et si on pense que l’égalité est déjà là, alors les femmes n’ont rien de particulier qui mériterait qu’on en parle. Mais l’égalité est pas déjà là, pas la peine de parlé en détail des 150000 viols par an en France ou des 25% de salaire en moins pour les femmes et 35% de retraite en moins, ni des 80% de tâches ménagères faites par les femmes en couple hétero ou des 98% des postes de direction de lieux culturels qui sont aux hommes. Si on ne parle plus des femmes dans leur spécificité on ne peu pas lutter contre les discriminations qui sont faites aux femmes. Si on peu plus dire femme en politique (via le mot féminisme) alors on ne peu plus faire de refuge pour les femmes battues par leurs conjoints, on ne peu plus rien faire pour lutter contre les inégalitées. Les gens qui disent que le féminisme est sexiste sont de mauvaise foie. Ils font comme si l’égalité était déjà là et qu’on pouvait faire comme si tout était parfait dans un monde d’idées pures, alors que concrètement on habite pas le monde des idées pures, on est dans un monde qui discrimine sur le sexe, le genre, la classe, la race, l’apparence esthétique, l’age, le niveau d’étude, le fait d’avoir un handicape ou pas, la religion… la liste est malheureusement infinie. Le fait de rejeter le mot féministe est un signe de misogynie, car le mot femme n’est pas un vilain mot ou un gros mot. Trouver ca abusé que des femmes s’occupent des 150000 viols par an en France ou des 25% de salaire en moins pour les femmes et 35% de retraite en moins, et des 80% de tâches ménagères faites par les femmes en couple hétero ou des 98% des postes de direction de lieux culturels qui sont aux hommes, c’est être misogyne et rien d’autre. Les féministes sont rejetés parce que culturellement les femmes sont mal considérées. Celles (et les très rares ceux) qui luttent contre les discrimination faites aux femmes ne sont pas extrémistes. Le féminisme n’a jamais coupé aucune couille, ni tuer aucun homme, ni rien de violent. Par contre les hommes ont tué beaucoup de féministes et de femmes. C’est un mouvement qui est pacifiste depuis 200 ans qu’il porte un nom et c’est le mouvement politique le plus révolutionnaire qu’on ai jamais vu depuis 200 ans. Quant on pense aux changements profonds de la société et dans le monde entier apporté par les féministes c’est inadmissible qu’on en sois encore à discuter du droit à porter la cause des femmes en avant à travers le mot féminisme. Peut être qu’un jour on sera à égalité, ce jour là on aura peut etre plus besoin de se dire féministes, mais en attendant il y a du boulot pour le féminisme pour plusieurs siècles avant qu’elles soient au chômage technique.

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