Vous connaissez peut-être la rubrique « Sexisme ou bien » de ce blog qui entend décortiquer les us et coutumes de notre société et s’interroger sur le caractère sexiste qu’ils peuvent avoir.

Deux fois par mois, nous prenons un sujet, le mettons bien à plat, et avec l’aide d’un homme et d’une femme et de leurs opinions, nous tentons de comprendre les mécanismes du sexisme.

Pour chaque occurrence, je réfléchis au sujet, je note mes idées, nous en parlons ensemble, nous posons des questions et y répondons, nous débattons. Chacun-e livre la perception qu’il a des choses, influencé-e par sa propre culture, ses origines, son éducation, son expérience quotidienne.
Pour cela, nous mobilisons deux « outils »: notre pensée et notre langage. Chacun-e restitue cette perception avec ses propres mots et je ne reformule presque rien. Chacun-e est libre de choisir les mots qu’il souhaite pour véhiculer sa pensée.

Quoique… Je m’interroge : et si le langage que nous utilisons biaisait à lui seul la transmission de cette perception? Et si cette perception était elle-même influencée par le médium? Si les mots à notre disposition étaient déjà le reflet d’une perception précise? Et si la langue française véhiculait une certaine vision de la société?

Sexisme ou bien #3 : La langue française

Parlons peu, parlons bien : de quoi cause-t-on?
Si vous avez étudié des langues étrangères, notamment l’anglais et l’allemand, vous avez sans doute eu l’occasion de comparer leur grammaire et la nôtre. Avez-vous remarqué, par exemple, qu’en français le neutre est masculin? « On » est un homme. Si je ne parle de personne en particulier, donc potentiellement de tout le monde, je parle au masculin. Par extension, lorsque féminin et masculin sont mélangés au sein d’un même groupe, on accorde avec le masculin. Vous la connaissez bien cette règle. On l’énonce ainsi : « le masculin l’emporte sur le féminin ». Troublant comme règle fondatrice non?

Question:
Est-ce que la langue française est sexiste? Est-ce que réformer la langue française est un acte féministe? Est-ce qu’il est nécessaire? Justifié? Choquant? Quel est le lien entre une langue sexiste et une société sexiste?

Pour répondre à ces questions, j’ai demandé à Marlène de partager avec moi son expérience. C’est elle qui installe le décor :

« Je me rappelle très bien de ce moment où, en classe de CE1, la maîtresse nous a expliqué que le masculin l’emporte sur le féminin.
« Et même s’il y a 9 filles et un garçon, maîtresse ?
– Oui, peu importe le nombre de femmes »
A 7 ans, on nous a déjà fait comprendre que de toutes façons, « le masculin l’emporte » : Comment peut-on expliquer cette règle à une classe de petits garçons et de petites filles et s’imaginer qu’ils vont pouvoir se construire en toute égalité en France ? »

C’est vrai que le principe ne manque pas de toupet. Enfin disons qu’il est simplement le reflet de la société et de l’époque où il a vu le jour: une société dominée par les hommes et dans laquelle les hommes faisaient les règles. Il fallait un principe, ce sont des hommes qui l’ont inventé. Aujourd’hui, notre société est (bien heureusement) en décalage complet avec ce principe. Les femmes ont acquis des droits et se sont fait une place importante dans la société. Le masculin ne l’emporte plus (autant) sur le féminin – mais la règle grammaticale n’a pas changé.

Josselin, à qui j’ai demandé de nous livrer ses impressions sur le sujet, pointe du doigt ce paradoxe:

« Si on prend l’exemple de Julien Aubert, ce député qui s’est obstiné à utiliser l’expression « Madame le Président » plutôt que « Madame la Présidente » (c’était en 2014 à l’Assemblée Nationale, ndlr) je pense que cette obstination n’a pas de sens, outre celui de provoquer. La féminisation du mot « Président » n’existait pas pour la seule raison qu’aucune femme n’avait ce statut auparavant. Maintenant que cela a changé, je trouve tout à fait normal d’adapter la langue française en féminisant les statuts. »

Pourtant, cette bataille pour la féminisation des métiers et des statuts est loin d’être gagnée. Notre chère Académie Française (AF) qualifie des mots comme auteure, ingénieure et professeure de « véritables barbarismes » . Selon l’AF c’est assez simple « quand le sexe de la personne n’est pas plus à prendre en considération que ses autres particularités individuelles, [le français peut] faire appel au masculin à valeur générique ». Moi je comprends: quand c’est un homme on a un mot masculin mais quand c’est une femme, le sexe de la personne n’est pas « à prendre en considération ». Ca me rappelle une certaine époque où les hommes faisaient les règles, époque depuis laquelle on est censés avoir un peu évolué quand même. Mais l’AF n’est pas concernée: seulement 4 femmes (pour 34 hommes) occupent actuellement ses rangs.

Tout ça me donne envie de citer ce cher François Poullain de La Barre, l’un des tout premiers féministes français. Au XVIIème siècle, il disait déjà:

« Si on pousse un peu les gens, on trouvera que leurs plus fortes raisons se réduisent à dire que les choses ont toujours été comme elles sont à l’égard des femmes, ce qui est une marque qu’elles doivent être de la sorte […] Et l’on trouve la conduite des hommes si uniforme à l’endroit [des femmes], dans tous les siècles et par toute la terre, qu’il semble qu’ils ont été portés à en user de la sorte, par un instinct secret, c’est-à-dire par un ordre général de l’auteur de la nature. »

En gros, les gens pensent que comme ça a toujours été comme ça, c’est qu’il doit y avoir une bonne raison que des gens vachement intelligents ont établi avant nous, donc on va pas aller questionner leur raisonnement. Ou alors, ils pensent que c’est un combat sans intérêt. Josselin nous fait d’ailleurs part de son scepticisme:

« Je questionne l’utilité de l’énergie dépensée pour un résultat qui, je pense, serait plutôt faible. L’anglais comporte un neutre et le pluriel n’a pas de genre (le pronom « they », équivalent de « ils » n’est pas genré, ndlr). Cela fait-il des anglo-saxons des personnes moins sexistes? J’émets une réserve aussi parce que je me demande jusqu’où nous devons aller? Devons-nous ainsi retirer tout genre en parlant des objets ? Une chaise, un tabouret ? »

Bonne question. Et la réponse est « peut-être que oui ».
Avez-vous déjà entendu parler du relativisme linguistique? C’est une théorie pas toute jeune, défendue par deux anthropologues, Sapir et Whorf, selon laquelle notre perception du monde est significativement influencée par notre langage. L’exemple qui est souvent cité pour illustrer cette théorie est celui de l’esquimau qui pour parler de « neige » peut utiliser trois mots différents de sa langue, quand l’anglo-saxon n’a que le mot « snow ». On comprend par là le rapport troublant entre représentations, perception et langage. Cette théorie a été très contestée et invalidée par plusieurs études scientifiques, mais elle suscite un certain intérêt compte tenu de la portée sociologique et anthropologique, qu’elle offre.

C’est troublant, vous ne trouvez pas, d’imaginer que notre culture soit influencée par notre langue tout autant que notre langue est influencée par notre culture? Ce que je perçois, ce que je me représente, est en partie dû à ce que je peux verbaliser et ce que je peux verbaliser est en partie dû à ce qu’il m’est donné de percevoir. Moi, ça me laisse songeuse. Surtout quand on pense à tout ce qu’on vient de dire à propos des règles grammaticales françaises: le neutre masculin, le masculin l’emporte sur le féminin, la féminisation des statuts etc…

Il y a d’ailleurs une étude assez récente qui montre qu’il y aurait un lien entre la façon dont le genre est représenté dans le langage et la place des femmes dans le monde du travail. Des chercheurs ont mis en évidence une différence de 12% de participation des femmes au marché du travail selon le système linguistique. Selon eux, plus on doit préciser le genre en parlant, se référer au genre dans la langue (par exemple en parlant des objets comme masculins ou féminins), plus cela influe sur nos représentations mentales de la masculinité et de la féminité et plus on renforce les stéréotypes.

Donc pour répondre à Josselin, c’est possible oui, que les anglo-saxons aient une propension moins importante à être sexistes du fait que pour eux « une chaise » et « un tabouret » soient du même genre, c’est-à-dire d’aucun genre.

Si on résume, la langue française est très genrée et souvent en faveur du genre masculin et on pense que ça peut avoir une influence sur la façon dont on perçoit les femmes dans la société française et donc sur l’égalité femme-homme en France.

Ma question c’est donc: pourquoi ne pas changer les choses?
Pour Josselin, modifier la règle du « masculin l’emporte » reviendrait à « changer les fondements du français », langue qu’il considère « comme un héritage ». C’en est un, je ne dis pas le contraire. Mais un héritage est fait pour se transmettre non? Et transmettre sous-entend une passation, le passage d’un relais, l’engagement d’un sujet dans la transmission donc potentiellement l’évolution de l’héritage du fait de ce rapport avec le sujet qui transmet. C’est une idée difficile à admettre et on entend souvent dire que la langue française est « sacrée » et qu’on ne devrait y toucher sous aucun prétexte. Marlène tranche:

« Si je reviens sur la définition du mot sacré, soit je pense à ce qui a trait à la religion, soit cela fait allusion à une idée ou une valeur à laquelle on doit le respect absolu. Je comprends l’importance de la préservation de la langue française – et d’ailleurs je ne crois pas qu’en France elle soit en grave danger- mais je ne crois pas devoir un quelconque respect à une langue, aussi maternelle soit-elle pour moi; je pense en revanche que les personnes humaines sont à respecter, et on pourrait là parler de quelque chose de sacré, en tous cas bien plus qu’en ce qui concerne une langue selon moi. Une langue ne doit pas être respectée, mais respecter les personnes humaines qu’elle décrit. »

Et comment on pourrait faire pour respecter les personnes humaines au travers de la langue française?

D’abord, il y a l’écriture inclusive (vous pouvez lire le manuel ici), qui consiste notamment à redonner sa place au genre féminin dans les accords. Par exemple, en écriture inclusive on dit :

« Les adhérent-e-s de cette association sont tou-te-s des ambassadeur-rice-s de l’égalité femme-homme. »

L’écriture inclusive entend aussi féminiser tous les corps de métier (auteure, entrepreneure, chercheure, sénatrice, inspectrice, artisane etc…). Bien sûr, cette écriture fait débat, mais elle progresse lentement dans les mentalités. Le premier manuel scolaire rédigé en écriture inclusive est paru à la rentrée.

Il y a aussi la règle de la proximité qui permet de résoudre les problématiques d’accord de l’adjectif ou du participe passé. C’est simple: au lieu d’appliquer la règle du « masculin l’emporte » on accorde avec le dernier mot placé avant l’adjectif ou le participe à accorder. Exemple :
au lieu de dire « les hommes et les femmes sont égaux »
on pourrait dire « les hommes et les femmes sont égales »
tout comme on dirait « les acteurs et les actrices les plus connues sont invitées dans cette émission ».

Conclusion :
Ça peut paraître bizarre d’accorder un groupe mixte au féminin. Mais quand on y réfléchit, c’est pas plus bizarre que de l’accorder au masculin. Pourquoi dans un groupe de mots mixtes le genre masculin aurait-il plus de poids et ferait donc basculer l’accord du groupe entier vers le masculin? Selon quel principe étrange cette règle a-t-elle été construite?

S’obstiner à fermer les yeux sur le sexisme de la langue française, c’est choisir d’ancrer le langage à l’époque de la distinction mademoiselle/madame en oubliant que tant de choses ont changé depuis et que la société n’a plus rien à voir avec cette époque. Aujourd’hui, on utilise le verbe « liker » à tout va, on parle de « taguer » des gens sur des photos facebook, de « tweeter » son opinion, de choisir le bon « hashtag ». On voit bien que la langue française est dépassée par l’évolution technologique et les usages des réseaux sociaux. Ça nous parait logique d’utiliser ces mots en les francisant, de faire des dérivés, d’inventer parfois. C’est utile, pratique, ça colle aux usages, ça dit ce que ça veut dire. Pour moi il en est de même pour l’utilisation de l’écriture inclusive et la règle de proximité, sauf que quand on parle d’égalité femme-homme, tout le monde a son mot à dire. D’ailleurs vous avez remarqué, je dis égalité femme-homme en mettant femme d’abord? Pourquoi pas? C’est juste une question de choix.

« Je crois que c’est une initiative qui doit être prise plus largement, et c’est important que les textes utilisant par exemple l’écriture inclusive ne soient pas uniquement ceux traitant du féminisme ou des inégalités entre les hommes et les femmes. Il faut sortir l’écriture inclusive du cercle des personnes déjà sensibilisées. » – Marlène

Pour moi, la seule façon pour que notre langage reflète mieux la société actuelle, c’est de s’emparer de toutes ces initiatives et de les faire siennes. Notre langue n’est pas morte, ni figée dans le passé, elle est belle et bien vivante et c’est notre devoir, si l’on considère le français comme un héritage, de la faire vivre et évoluer. Chacun-e de nous a le pouvoir de participer à cette évolution au quotidien en choisissant ses mots et ses accords, en respectant de nouvelles règles pleines de sens qui promeuvent seulement le respect et l’égalité et ne blessent personne. Certaines de ces règles peuvent sembler non abouties à l’heure actuelle, mais c’est par l’usage qu’elles seront optimisées, adaptées. Elles aussi sont vivantes et évolueront avec notre société.

Pour aller plus loin, deux liens:
Une BD au top sur la féminisation du langage. C’est drôle et pertinent.
Un article hyper intéressant et complet

 

4 commentaires sur « Sexisme ou bien #3 »

  1. A reblogué ceci sur Anna-Lise et le Genreet a ajouté:
    Je ne suis pas disponible ces temps-ci, étant dans un Master 2 très demandeur en termes de quantité de travail. Je prends quand même un petit moment pour rebloguer l’excellent article de Julia Reine sur le sexisme dans la langue française. Je prévois moi-même de faire un jour ou l’autre un article sur ce sujet important. En attendant, je vous conseille aussi le site LaLettreF qui s’annonce prometteur. Et je vous promets que je ferai de nouveaux des articles quand mon emploi du temps m’y autorisera, notamment le tant attendu article sur la Fêtes des Pères. 😉

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  2. Je me suis permise de rebloguer cet excellent article. Nous avons une façon très similaire de construire nos articles, et je crois vraiment que ton travail apporte un plus. Je mentionne évidemment le site dont il est issu. J’espère que cela te convient. 🙂

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