« Le féminisme et les hommes ». J’imagine le titre d’un gros ouvrage trônant fièrement sur ma cheminée. Ou alors celui d’un tumblr comme « des hommes et des chatons ». Au choix.

Cela étant dit, cet article n’a pas vocation à traîner sur votre cheminée et j’ai bien peur qu’aucun chaton ne vous y attende. D’ailleurs je crois qu’il vaut mieux attaquer ce sujet de manière brutale et soudaine, plutôt que de continuer sur cette lancée douteuse. Sans transition donc et façon dissertation:
Quel est le rapport entre le féminisme et les hommes?  Y en a-t-il un? Y en a-t-il plusieurs?  Le féminisme s’adresse-t-il aux hommes par essence ou par voie de conséquence? Le féminisme a-t-il un genre ou est-ce un contresens? Voilà à peu près le niveau de flou de mon esprit quant au sujet que nous allons aborder aujourd’hui.

A vrai dire, je crois pouvoir répondre assez simplement aux questions que je viens de poser. Seulement ces réponses ne me satisfont pas entièrement et laissent en moi un goût amère, celui de la frustration.

  • Oui il y a un rapport entre les hommes et le féminisme, il y en a plusieurs: les hommes peuvent être féministes, les hommes peuvent être sexistes, les hommes peuvent avoir envie de remettre en question le rôle d’homme qui leur est assigné par la société, les hommes peuvent rejeter en bloc la notion de sexisme et ainsi construire un rapport d’opposition avec le féminisme.
  • Le féminisme s’adresse aux hommes par essence et par voie de conséquence. Par essence parce qu’il s’agit notamment de considérer que nous sommes tous égaux, sans distinction de sexe ou de genre. Par voie de conséquence car, pour atteindre cette égalité non acquise, il nous faut remettre en question le système établi qui privilégie jusqu’ici les hommes au détriment des femmes.
  • Le féminisme est souvent féminin mais peut et doit aussi être masculin, c’est d’ailleurs ainsi que la cause féministe pourra gagner davantage de batailles.

En tant que lecteur perspicace vous objectez: mais alors, d’où me vient ce gout amère, d’où me vient cette frustration? Elle se situe précisément dans le « c’est d’ailleurs ainsi que » de la dernière phrase du précédent paragraphe. La géolocalisation est infaillible, c’est bien là que réside ma frustration. J’ai son nom, son adresse, elle est cuite. Attention, les lignes suivantes ont été écrites sans filtre, elles peuvent choquer un lectorat sensible et dubitatif :
Comment ça ce sont les hommes qui vont aider la cause féministe? Comment ça c’est grâce à eux qu’on va s’en sortir? Ça leur suffit pas d’être constamment privilégiés, considérés comme supérieurs? C’est pas déjà le comble qu’ils ne soient empêchés de rien quand nous nous battons pour tout? Faut qu’ils nous aident à nous libérer maintenant? Pire! Faut qu’on les libère en même temps? Argh, la frustration a une voisine de palier. La colère. Et elles sont vachement copines.

Malheureusement pour la colère y’a une petite nouvelle sur le palier et elle a envie de faire amie-amie avec la frustration. C’est la bienveillance. Elle prend la forme d’une petite voix, vous savez, la même que celle qui dit « c’est ok » (si vous savez pas, c’est que vous avez loupé cet article). Elle dit : bien sûr qu’on a besoin des hommes pour faire progresser la cause féministe. Car les hommes sont aussi des pères qui élèvent des fils et peuvent leur apprendre le respect et l’égalité des sexes. Les hommes sont aussi des conjoints qui peuvent comprendre la notion de charge mentale et changer la donne au sein de leur couple. Les hommes sont aussi des professeurs qui peuvent inculquer à tout-e-s leurs élèves que chacun-e peut devenir ce qu’il-elle veut dans la vie, quelque soit son sexe. Les hommes sont aussi des amis, qui peuvent écouter leurs amies, les épauler quand elles rencontrent des sexistes en puissance, et tenir tête à leurs amis quand ils font des blagues trop lourdes ou qu’ils ne respectent pas les femmes dans leur entourage.

Elle est un peu bavarde la bienveillance, elle continue sur sa lancée: bien sûr que les hommes doivent être libérés aussi. Elle a besoin de le crier un peu plus fort parce que la frustration se bouche les oreilles, elle proteste, c’est trop dur à entendre. Libérés de quoi d’abord? De leur super position de mâle dominant qui peut tout faire/dire/avoir? Et puis d’ailleurs, ça c’est la colère qui lui souffle, d’ailleurs ils s’en sont jamais plaint, ils ont rien demandé. Soudain la frustration a une idée: mais, s’ils ne s’en sont jamais plaint de leur super position de mâle dominant, c’est peut-être parce qu’un mâle dominant n’est pas censé se plaindre? Peut-être qu’un mâle dominant est frustré au fond de lui, de ne pas pouvoir se plaindre, de devoir écouter les femmes se plaindre sans rien pouvoir dire parce que lui a eu le beau rôle sans rien demander à personne? Peut-être que le mâle dominant aimerait bien s’épancher parfois, faire part de ses états d’âme, se livrer. Peut-être qu’on lui a toujours dit qu’un homme est virile et fort, qu’un homme n’est pas sensible, qu’il ne s’épanche pas? Peut-être que ça aussi, c’est du sexisme?

C’est bien plus complexe que ça en a l’air, cette histoire d’hommes et de féminisme. Ces dernières semaines les témoignages de femmes qui ont envahi la toile avec les hashtags « metoo » « moiaussi » et « balancetonporc » ont aussi permis aux hommes de questionner leur rôle dans ce contexte. Sont-ils parfois responsables, complices, coupables? S’ils ne sont pas eux-mêmes des harceleurs, sont-ils pour autant totalement innocents? Peuvent-ils jouer un rôle positif dans la lutte contre le harcèlement? L’une des réponses à la vague de témoigagnes et de dénonciation a elle aussi pris la forme d’un hashtag, au masculin cette fois. Des hommes ont proposé des mesures concrètes pour changer les choses avec le hashtag « HowIWillChange ».  Prendre conscience de ce que vivent les femmes au quotidien est une étape indispensable pour que les hommes puissent nous aider dans notre combat contre le harcèlement. La libération de la parole est donc une très belle victoire pour les femmes.

J’ai entendu de nombreuses critiques du phénomène « metoo » et parmi elles une rengaine: fallait-il attendre un hashtag pour que les français aient une idée du calvaire routinier que vivent les femmes? N’auraient-ils pas dû se réveiller plus tôt, tous ces hommes? Il s’en est fallu de peu pour que je me joigne à ces femmes scandalisées devant tant d’ignorance, tant d’étroitesse d’esprit de la part des hommes.

Heureusement il y a eu cette séance de cinéma, ce film d’Amandine Gay, heureusement il y a eu « Ouvrir la voix ». Devant ce documentaire où 24 femmes noires témoignent de leur quotidien marqué par la discrimination et le racisme, je me suis sentie très petite. Devant tant de force, de courage ou tout simplement de vulnérabilité, j’ai pris conscience de ma propre ignorance. Je n’ai jamais subi le racisme: tout ce dont ces femmes parlent m’était inconnu, je n’avais jamais pris la mesure d’un quotidien emprunt de discrimination raciale. Bien sûr je sais que le racisme existe, je connais ses ravages, les propos racistes me révoltent. Mais je ne fais pas l’expérience du racisme au quotidien, je ne le subis jamais, on ne me rappelle jamais ma couleur de peau, elle n’a jamais été un obstacle pour moi. Je n’ai pas eu l’enfance de ces femmes, je n’ai pas eu l’adolescence de ces femmes, nous n’avons pas la même vie.

Devant l’écran de cinéma, j’ai soudain éprouvé une sensation très étrange: j’étais l’homme face à la femme féministe qui se bat contre le sexisme. J’étais celui qui ne connaît pas, qui se sent impuissant, qui ne se rendait pas compte, qui n’a rien fait pour lutter mais n’a pas participé non plus. Soudain coupable à mon tour, complice d’un crime dont je n’avais jusque là pas conscience, j’étais désarmée. J’ai pardonné.

J’ai pardonné et j’ai compris. J’ai compris mes amis et leur sentiment d’impuissance et même ces hommes qui m’ont déjà dit « oh mais t’en fais pas un peu trop? »
Car comment peut-on comprendre un sentiment qu’on n’a jamais éprouvé? Quand on est un homme blanc éduqué, comme le sont la plupart des hommes de mon entourage, peut-on comprendre l’ampleur du sexisme? Peut-on saisir la douleur, la sensation d’injustice, la haine, la révolte, la rancœur et la peur? Peut-on prendre la mesure de la rage qui anime certaines femmes victimes de harcèlement? Quand on a jamais subi aucune forme de discrimination dans sa vie, peut-on se faire une idée de la blessure qu’ont ces femmes?

J’ai réalisé qu’en devenant femme, j’avais intégré tout un système de pensée dont les hommes n’avaient même pas idée. Tout comme ces femmes noires qui évoquaient des mécanismes auxquels je n’avais jamais pensé (comme grandir avec un imaginaire du prince charmant blanc ou devoir sans cesse répondre à la question « mais tu viens d’où? »), j’ai moi-même grandi en me posant des questions auxquelles les hommes n’auront jamais à répondre, en surmontant des peurs et des obstacles que les hommes n’auront jamais à considérer.

Prenons juste un exemple: samedi dernier j’étais invitée chez des amis pour une soirée « années 90 », dresscode compris. Une fois habillée, je songe à mon itinéraire en métro et me regarde une dernière fois dans le miroir. J’hésite, est-ce qu’il serait plus sage de m’habiller sur place? Mon manteau tombe sur mes cuisses et cache mon short en jean, on dirait que je ne porte qu’une paire de collants, je n’ai pas envie d’avoir des remarques et des sifflements. Je pense à changer de manteau ou à enfiler un jean par-dessus mes collants. Je suis déjà en retard et décide donc d’ignorer mon appréhension. Je descends la rue jusqu’au métro, écouteurs enfoncés dans les oreilles. Je les enlève un instant en arrivant dans la station pour entendre l’annonce de la RATP, juste à temps pour entendre le son que je redoutais. Non pas l’annonce de la panne de ma ligne de métro, plutôt ce « hmmmmm » approbateur d’un homme que je croise, qui me dévisage, me dévore de la tête au pied, sourit, s’éloigne et me laisse impuissante, écœurée, remplie d’une colère que je n’ai pas cherchée.

Si j’avais été un homme, aurais-je vécu le même trajet? Aurais-je réfléchi à deux fois avant de sortir comme ça? Aurais-je redouté les sifflements et les commentaires? Me serais-je sentie stupide, une fois dans le métro, d’avoir cru que je pourrais sortir comme ça sans conséquence? Aurais-je passé cinq minutes à me raisonner, à me dire que non, ce n’était pas moi la coupable dans l’histoire, mais bien cet homme et la société qui permet son acte, qui ne le punit pas?

C’est parce que ma réponse à toutes ces questions est sans hésitation « non » que la parole des femmes est nécessaire, qu’elle permettra aux hommes de se faire une idée de notre quotidien, que ce soit face aux harceleurs, face aux écarts de salaire ou face aux corvées ménagères. Sans doute qu’un homme aurait répondu différemment à toutes les questions que j’ai soulevé dans cet article. Il l’aurait fait avec sa vision des choses, son expérience de la vie, son système de pensée. Je précise ici que ce système de pensée il l’a développé en grandissant, tout comme les femmes ont développé le leur, que ce n’est pas une fatalité et que l’éducation peut tout.

Je trouve formidable et nécessaire que les hommes soient féministes. Mais voilà je suis une femme, et mon féminisme à moi est forcément marqué par mon vécu, par mon histoire personnelle, sociale, professionnelle. C’est pour cette raison que je considère que le féminisme est pluriel. Je mène mon combat dans le respect de celui d’autres femmes, qui ont un vécu différent du mien, des revendications parallèles ou complémentaires ou même contradictoires. Parce qu’elles sont plus âgées, plus jeunes, que leur couleur de peau n’est pas la mienne, parce qu’elles sont croyantes, mariées, mères, lesbiennes. Ce sont mes impressions que je vous livre: celles d’une femme blanche hétéro de 25 ans qui vit à Paris en 2017.

« C’est qu’il est difficile à l’homme de mesurer l’extrême importance de discriminations sociales qui semblent du dehors insignifiantes et dont les répercussions morales, intellectuelles sont dans la femme si profondes qu’elles peuvent paraître avoir leur source dans une nature originelle.  »
Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe

 

Pour les lecteurs qui voudraient changer les choses, je conseille vivement ce guide pratique pour mettre fin au sexisme, réalisé par les journalistes de Konbini

 

2 commentaires sur « Le féminisme et les hommes »

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