Il faut que je sois honnête avec vous. Il m’arrive parfois d’avoir envie de tout lâcher, de dire merde, j’arrête, je cesse de me battre. J’imagine alors à quoi ressemblerait ma vie. Je ferme les yeux et je sens une grande vague de douceur, de calme, de confort. Cette vague emporte tout sur son passage, les convictions, la rage, l’espoir, la fatigue, les contradictions pour ne laisser qu’une enivrante sensation de lâcheté. Je me jette avec entrain dans cette mer d’huile où les conversations sont faciles, où nul ne s’obstine et tous se résignent, où le calme règne en maître. Le calme… Oh, je chéris ce concept. Je pose les armes, je me rends. Et ce faisant, je renonce. Je renonce à tout en bloc: à l’idéal égalitaire, au quotidien militant, à la fierté et au courage, aux maigres victoires, au sentiment profond d’utilité publique, à la quête de sens. Je fourre le tout dans un grand coffre, je tasse, ça coince, ça menace de s’échapper, je ferme brutalement, dans un dernier accès de violence, car je la range aussi la violence, elle se glisse in extremis dans le coffre et puis BAM, ça y est ça a claqué, c’est fini.

Que reste-t-il ensuite?

Je me prends parfois à imaginer le quotidien « des autres », ceux qui n’ont rien à défendre, celles qui s’en fichent pas mal, ceux qui n’ont pas le temps, celles qui laissent faire. J’imagine un quotidien où les remarques sexistes ne me font pas bondir, où les traditions machistes glissent sur moi, où les inégalités ne me révoltent pas. Ca ne me concerne pas plus que ça. Mon collègue balance une blague sexiste et je ris franchement, c’est vrai qu’au fond cette blague est très drôle. Hahaha. C’est bon de rire à nouveau aux blagues sexistes. Je lis l’interview d’une femme, elle est « professeur » à l’université, je ne relève pas. Je poursuis ma lecture sans recevoir une décharge de féminisme. Je suis invitée à un dîner chez un ami qui habite rue Eugénie Cotton et je ne me dis pas « ah trop cool, un nom de rue féminin!! ». Je n’ai jamais vraiment pensé que les noms de rue étaient en majorité masculins. Tout comme les stations de métro d’ailleurs. Toutes ces choses sont des détails pour moi. Je vis un quotidien paisible de femme pas féministe.

Je suis stoppée net dans ma rêverie car je manque de perspective, je ne connais pas ce quotidien là. Celui que j’imagine est forcément déformé par ma vision profondément féministe des choses. En écrivant « quotidien paisible » j’ai d’ailleurs pensé qu’un quotidien de femme dans la société d’aujourd’hui ne pouvait toujours pas être paisible. La rêverie que je décris est sans doute très caricaturale. C’est que je n’ai jamais réussi à faire du « tout court », la demie-mesure m’est inconnue. On doit sûrement pouvoir croire sans se battre, adhérer sans défendre, applaudir sans agir. Il y a certainement une ou deux postures entre l’inaction et la révolution. Elles sont sûrement plus confortables, moins chaotiques et moins polémiques que la posture qui est la mienne.

Etre féministe c’est aussi se poser en permanence des questions sur sa vie de femme. Mes pensées, mes désirs, mes ambitions sont-elles en accord avec mes convictions? Ma vie de femme est-elle en accord avec mon action féministe? Doit-elle nécessairement l’être?
Etre une femme féministe c’est défendre au quotidien une cause dont on est à la fois l’objet et le moyen. C’est se battre pour soi. Pas par égoïsme car être féministe c’est se battre pour toutes les femmes, et même pour les hommes car le féminisme est une forme d’humanisme. Mais in fine, les victoires du féminisme me concernent. Je fais partie de ces femmes que je défends, pour qui je lutte au quotidien.

Quand on attaque mes convictions, quand on me remet à « ma place », c’est-à-dire, à la place à laquelle on préférerait que je sois, c’est donc à moi, en tant que femme, qu’on s’en prend indirectement (et parfois très directement). Il n’y a pas d’intermédiaire entre mes convictions et moi-même. Je ne range pas mon militantisme en rentrant chez moi le soir, en sonnant chez les amis qui m’ont invitée à dîner, en poussant la porte du cinéma. Au fond si j’enlève mon déguisement de féministe je suis toujours une femme. Où est la frontière?

Je m’interroge souvent. Je ne suis pas toujours sûre de ce que je défends, de comment le défendre et sur quel ton. Je doute en permanence. Est-ce que j’exagère? Est-ce que je suis extrême? Est-ce que mes combats sont vains? Est-ce que je suis légitime? Est-ce que je devrais crier plus fort? Parler plus cru? Ou me taire tout à fait? Je m’épuise. Ce combat est épuisant.

L’écart que je creuse entre ce que la société attend de moi et ce que je défends. La sensation quasi permanente d’être en conflit avec la majorité. Le jeu de chassé croisé entre mes convictions et mes envies de femme, qui tour à tour coïncident et se contredisent. L’impression d’une lutte qui dure depuis des siècles et n’en finira jamais. Et à nouveau le doute. Sur la légitimité. Du féminisme, de mon combat.

Alors pourquoi je persiste? Pourquoi j’insiste? Qu’est-ce qui me fait tenir?
Les féministes. Les autres. Et la sensation, voire même l’intime conviction, que les lignes bougent, que le mouvement progresse, que ce n’est qu’une question de temps. C’est absolument nécessaire pour moi de voir mon militantisme comme une pierre à l’édifice, comme une construction, et non comme une violence, un rejet, un combat à l’encontre de. Parce que c’est l’opposition au quotidien qui est épuisante, je tiens grâce à ce concept, un peu niais à première vue, qu’est la « sororité » (bon au final c’est juste la version féminine de la fraternité, mot qu’on est davantage habitués à entendre et qui sonne moins creux… CQFD). C’est l’idée que je ne suis pas seule, que d’autres femmes agissent, qu’elles sont mes alliées.

J’ai rencontré il y a peu une féministe un peu en colère, elle soupirait, elle se plaignait. Elle en avait marre d’être toujours la seule à penser ce qu’elle pensait. Elle souffrait de la solitude de son combat. Elle avait l’air vraiment seule au quotidien, et vraiment en colère ce soir là. C’est là que j’ai réalisé que notre expérience du féminisme était différente. Qu’il lui manquait ce petit truc en plus, pour apaiser la colère : la sororité, ou si vous préférez, la sensation d’une communauté. Etre féministe ce n’est pas seulement lutter contre un système, c’est aussi partager des moments entre femmes, se comprendre, rire de nos expériences, se sentir soulagées tout à coup car on est plusieurs à avoir vécu ça, se sentir inspirées, encouragées, boostées à nouveau.

Ça n’a rien d’inquiétant, c’est loin d’être une secte, une armée de féministes enragées, un collectif poussiéreux qui se réunit dans une salle grisâtre sous la lumière des néons. Ce sont des rencontres éparpillées, des moments isolés, après une conférence ou au beau milieu d’une soirée, complètement par hasard, « oh elle est féministe elle aussi », des discussions passionnantes interrompues par des amis lassés bien avant nous, on continuerait des heures, on s’est trouvées. Parfois c’est aussi des rencontres imaginaires, suspendue au fil de mes écouteurs, admirative, subjuguée par l’interview que j’écoute en podcast, touchée à distance, bouche bée dans le métro.

C’est doux, c’est l’inverse du combat, ça caresse dans le sens du poil, ça rassure, ça apaise les démangeaisons, ça recharge les batteries. Ça fait un bien fou.

Pour moi le féminisme c’est tout ça. L’espoir, l’intime conviction, la violence, l’épuisement, les contradictions, le doute, la rencontre. Je me bats parce que j’espère, parce que je suis convaincue, je m’épuise face à la violence de l’opposition et à force de contradictions, je doute beaucoup et puis je rencontre. Et je repars pour un tour.

3 commentaires sur « De guerre lasse »

  1. J’ai aussi ce genre de moments de découragement total… Par exemple quand je découvre un nouveau visage du sexisme et de l’antiféminisme. Et puis je repars, après un temps de vague à l’âme ! Tu as su décrire cela à la perfection.

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