Le féminisme agit comme un projecteur, il éclaire tout. Il n’est pas cantonné aux combats politiques et sociaux. Il baigne toute la société, tout ce qui nous entoure, d’une lumière vive qui ne pardonne rien. Comme le soleil du dimanche matin qui révèle la poussière du miroir jauni. Son reflet ne laisse aucune place au doute.
Tout y passe. Ma vie, aussi. Braqué sous ses feux étincelants, mon passé n’échappe pas à la règle. Y brillent les reflets du système patriarcal dans toute sa splendeur.

Le féminisme éclaire de nombreuses situations où, en tant que fille, et plus tard en tant que femme, je ne me suis pas sentie à ma place, où je n’ai pas été à l’aise, sans que je n’ai été capable de dire pourquoi. Aujourd’hui j’ai conscience que le rôle que la société m’assignait alors ne me convenait pas. En contemplant les choses depuis mon poste (planqué mais néanmoins délicat) de jeune adulte, je réalise qu’on n’a pas, quand on a 15 ans, le recul nécessaire pour comprendre que le problème c’est la société, et non soi-même.

C’est une remarque que ma mère m’a fait il y a quelques semaines qui est à l’origine de cet article. « Tu mets plus jamais de talons au fait? » Non, pas souvent, je réponds. « J’ai repensé à ça l’autre jour, tu te souviens quand t’étais au lycée tu mettais tout le temps des hauts talons. » Oui, je me souviens.

J’ai eu toute une période, entre mes 16 ans et mes 20 ans environ, où j’étais très féminine (au sens usuel du terme), très coquette, très apprêtée, où j’essayais d’être sexy. Je mettais des décolletés, des robes courtes, des talons hauts, des collants voile, des jupes moulantes. Ma grand mère disait « elle risque pas de marcher sur sa jupe, Julia ».
Je me souviens assez nettement des réactions que pouvaient provoquer mes tenues dans certaines circonstances – en boîte par exemple. Je me souviens des regards insistants que je collectais avec fierté, des remarques lourdes qu’on énumérait en fin de soirée comme tant de trophées, j’ai la sensation aujourd’hui qu’on se trompait de plaisir mais à l’époque ça nous rendait heureuses. On plaisait.
J’ai le souvenir aussi d’avoir rivalisé d’artifices, de gloss, d’ombre à paupières, de grandes boucles d’oreilles – pour être à la hauteur des amies avec lesquelles je sortais. Grandes, minces, sensuelles, elles faisaient tourner les têtes, j’en voulais autant.

Pour une soirée je jouais le jeu de la blonde sexy. Le lendemain, j’étais gênée. Dans la rue, au quotidien, au lycée, je ne savais que faire de ces regards, de ces remarques, de l’attention qu’on me portait. Pourtant je persistais. Je m’évertuais à ignorer le conflit entre ce qu’on voyait en moi, et qui j’étais. Il y avait pourtant un monde entre celle qu’on s’attendait à trouver en me regardant, et celle qu’on découvrait en me parlant. Pourquoi – c’est une question que je ne me posais pas à l’époque et que je découvre au moment même où je lui donne une réponse, des années plus tard : il est difficile d’être à la fois regardée et écoutée.

Les garçons qui à l’époque pouvaient être séduits par mes allures de « minettes » (ça aussi, c’est ma grand-mère qui le disait), se retrouvaient ensuite face à une grande gueule, sûrement déjà féministe dans l’âme, plutôt intello et pas docile pour un sou. Remboursés.

Je me souviens, avec une clarté étonnante, d’un matin dans la salle des casiers de notre lycée. J’avais mis le bruit autour de moi sur pause et, plongée dans mes pensées, je m’étais dit « t’es trop bruyante, trop visible, tu parles trop. Si elle plaît autant, elle, c’est parce qu’elle est douce et calme. Elle fait pas de vagues. » Elle, c’était ma meilleure amie. Et ne pas faire de vagues, c’était très positif dans mon esprit. Je me souviens avoir essayé à plusieurs reprises et à diverses occasions, d’être cette fille calme et douce. On retrouvait nos amis garçons pour le déjeuner, et je me forçais à sourire gentiment, à ne pas parler, à ne pas élever la voix, à ne pas rire trop fort. Ce faisant j’essayais d’être désirable. Je ne tenais jamais.

J’ai passé mon adolescence et ma jeunesse à faire en quelques sortes des allers-retours entre deux camps parmi lesquels il me semblait falloir choisir : celui du corps et de l’apparence, et celui de l’âme et de l’esprit. Comme s’il était impossible de concilier les deux. D’être un peu jolie, un peu sexy, mais un peu intello, un peu culottée.
Celles qui réussissaient ce cocktail détonant et audacieux (j’ai quelques exemples en tête), celles qui avançaient admirablement à cheval entre les deux camps avaient, c’est tellement frappant quand j’y pense aujourd’hui et je n’en reviens pas de ne pas l’avoir remarqué jusqu’ici, celles-là avaient quelque chose de masculin.

Car le camp de l’esprit, du bruit, de la révolte, celui qui me faisait de l’œil, celui vers lequel je revenais sans cesse, celui que j’occupe aujourd’hui fièrement, sans pour autant avoir renoncé à l’autre camp, à aucun autre camp d’ailleurs, est le camp des hommes, et cela depuis des siècles.

Quand j’ai débarqué dans le monde du travail en tant que stagiaire, j’ai tout de suite compris que mon corps de femme allait être un obstacle. J’ai commencé à faire l’expérience de l’incompatibilité du corps et de l’esprit dans l’imaginaire masculin qui était celui de mes collègues. Un jour que j’étais assise face à mon responsable, alors persuadée d’être écoutée en tant que stagiaire chargée de communication, je me suis rendue compte que j’étais en fait regardée en tant que jeune femme désirable. « Il est très joli, ton soutien-gorge. » Je n’ai pas relevé la remarque mais plutôt mon débardeur, j’ai rougi, j’ai fini ma phrase. Plusieurs remarques ont suivi et se sont ajoutées à plusieurs textos déplacés, dessinant les contours de ma première expérience de harcèlement au travail, c’est un autre sujet. Ce qui m’intéresse, si je puis dire, dans cette anecdote qui n’en est pas vraiment une, c’est qu’elle se passe au début de ma vie professionnelle et au début de ma vie de femme et qu’elle montre à quel point ces deux apprentissages ont été aussi parallèles que conflictuels.

J’ai appris qu’en tant que femme, et blonde qui plus est, j’aurais sans cesse à faire mes preuves. J’ai coupé mes cheveux très courts, comme les garçons, les remarques ont fusé.  « Je préfère quand ils sont longs, on peut mieux les attraper ». Dixit un manager de 10 ans mon aîné, gestuelle à l’appui. Et puis je les ai à nouveau laissés pousser. « Ça te va tellement mieux, tu dois en avoir du succès depuis qu’ils ont repoussés. » A ce moment là je me suis dit qu’on n’échappe pas à la condition féminine, que jamais on ne peut s’en affranchir. Qu’il est tentant de capituler.

Je ne crois pas que mon côté « boyish » soit une coïncidence. Je ne crois pas qu’avoir remplacé les escarpins et les cuissardes par les baskets et les bottines plates soit un hasard. Je crois qu’il est confortable dans cette société, de cacher son corps de femme. Je crois qu’il est délicat, quand on se dévoile, d’en assumer les conséquences. Je crois que j’en ai eu marre, que j’ai eu peur, que j’ai renoncé. J’ai beaucoup d’admiration pour toutes ces femmes qui osent, qui affirment toute leur féminité, qui ont fait le choix de l’audace. Je les trouve belles, je les regarde avec envie.

J’ai grandi en faisant des compromis. J’ai compris qu’être sexy en dévoilant mon corps ce n’était pas pour moi et qu’on pouvait être sexy autrement. J’ai développé mon propre style vestimentaire tout en acceptant que, côté personnalité, je n’étais ni douce, ni silencieuse, ni docile. J’ai laissé la place qu’elle méritait à ma part de masculinité et j’ai regardé mes identités s’entrelacer.

Aujourd’hui je sais que je peux être élégante, bruyante, audacieuse, tendre et révoltée, tour à tour et à la fois. Je réclame désormais d’être écoutée et regardée sans avoir à choisir un camp. Je ne choisirai pas.

4 commentaires sur « Sans contrefaçon. »

  1. Comme d’habitude, excellent article. Je ne sais pas quoi dire devant une telle qualité d’écriture et de récit. Je ne peux qu’admirer, tout en étant désolée de ne pouvoir moi-même passer beaucoup de temps à faire mes articles. J’ai des idées, mais elles ne germent pas, elles ne viennent pas à jour, ne passant pas la carapaces de mon esprit. Pourtant, quand je vois votre travail, je me dis qu’il faudrait vraiment que je m’y mette.
    Je me permet de rebloguer votre article, qui est vraiment un écho fort de situations que j’ai moi-même rencontrées. Si cela ne vous convient pas, bien sûr, je supprimerais ce reblog.
    Bravo en tout cas pour vos témoignages poignants ! Et merci !

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    1. Merci Anna-Lise pour ton commentaire qui me touche vraiment beaucoup. Avec plaisir pour le reblog, bien sûr.
      Je vais régulièrement sur ton blog et ne suis pas très douée pour commenter mais je suis sensible à ton travail et suis convaincue qu’il est nécessaire.

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  2. Voici l’article reblogué : https://annaliseetlegenre.wordpress.com/2018/02/27/confortable-societe-cacher-corps-femme/
    J’ai choisi une nouvelle image avec une femme habillée de façon féminine qui a l’air quelque peu pensive, voire perdue (pour faire référence aux interrogations que vous avez traversées vis-à-vis de votre façon d’exprimer vestimentairement votre personnalité). J’ai classé cet article dans la catégorie « Dans ma vie » parce qu’il s’agit d’un témoignage d’expérience vécue qui ait écho à ma propre expérience. J’ai choisi plusieurs étiquettes pour votre article (notamment « corps, « beauté », « objectification », etc.). Enfin, j’ai nommé cet article avec l’une des phrases de votre article (j’aurais aimé aussi mettre la suivante, mais le titre était trop long…).
    Dites-moi si tout cela vous convient. 🙂

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